Exposition à l'Inguimbertine : Ombres de Naples par Ernest Pignon Ernest
Retour Imprimer le contenu de la page (Nouvelle fenêtre) Exposition à l'Inguimbertine : Ombres de Naples par Ernest Pignon Ernest Publié le 06 juillet 2026 - Mis à jour le 03 août 2026 Ernest Pignon-Ernest, un artiste humaniste « Je suis humaniste par tous les regards que je pose sur le monde » Précurseur de l’art urbain, Ernest Pignon-Ernest est le premier à avoir investi les murs et trottoirs d’
Exposition à l'Inguimbertine : Ombres de Naples par Ernest Pignon Ernest
Publié le 06 juillet 2026 - Mis à jour le 03 août 2026
Ernest Pignon-Ernest, un artiste humaniste
« Je suis humaniste par tous les regards que je pose sur le monde »
Précurseur de l’art urbain, Ernest Pignon-Ernest est le premier à avoir investi les murs et trottoirs d’une ville pour interpeller, éveiller et toucher. La première fois, c’était dans le Vaucluse. Depuis il est intervenu dans plusieurs pays, et à plusieurs reprises à Naples, ville d’élection où l’artiste revient, attiré par l’intensité et la force vive des lieux et des gens. De la série napolitaine créée entre 1988 et 2015, l’exposition « Ombres de Naples » réunit plus de 200 dessins, photographies et sérigraphies, dont des inédits. Ils sont mis en dialogues avec une sélection issue du fonds de l’Inguimbertine, témoignant du lien entre le Comtat Vénaissin et l’Italie. L’exposition est à voir du 23 mai au 1er novembre 2026.
ENTRETIEN avec Ernest Pignon-Ernest
- Carpentras Magazine - Ernest Pignon-Ernest,pouvez-vous nous parler de votre attachement au Comtat Vénaissin ? Quand y avez-vous vécu ?
Ernest Pignon-Ernest - Je le dois probablement à la lecture de René Char que j’ admire. Je dois aussi à Pétrarque mon attachement au Mont Ventoux. Je conjuguais à la fois la passion pour la poésie et pour le vélo. J’ ai aussi un lien avec Avignon, le Petit Palais, ses peintres du Quattrocento. Le Vaucluse est un peu une Toscane rêvée. C’est à Méthamis, où je m’ étais installé, que j’ ai entendu l’ appel de René Char contre l’ implantation de la force de frappe au plateau d’ Albion, avec des textes très beaux. Je cherchais un sujet qui ait une certaine ampleur, qui parle de notre temps : j’ ai répondu à l’ appel. J’ai eu le sentiment qu’ on ne pouvait pas traiter ça avec un tableau, qu’ à la fois le tableau lui-même et les modalités de diffusion d’un tableau étaient insuffisants pour rendre compte de ce qui était en cause là, avec l’ arrivée du nucléaire, et ce change- ment dans l’histoire de la société, où on peut anéan- tir la vie. Il fallait intervenir directement sur le paysage, j’ allais le « stigmatiser ». Je suis parti de cette photo d’un photographe japonais prise le lendemain de l’explosion nucléaire. Je l’ ai reproduite sur un pochoir, au pinceau. J’ ai tamponné l’image sur différentes surfaces, à différents endroits sur la route, sur les murs. J’ai implanté ces « fantômes ». Une relation en prise avec le réel appelle une intervention directe. J’ai tâtonné et, peu à peu, j’ ai trouvé l’ écriture qui correspondait et je l’ai précisée, avec le projet de la Commune de Paris, quand j’ ai eu l’idée d’imprimer des très grandes scénographies sur papier journal, un papier qui fait corps avec l’ espace, avec le mur.
- Quel est votre lien à Carpentras et au musée-bibliothèque, ancien Hôtel-Dieu ? Dans l’ exposition « Ombres de Naples », plusieurs parallèles se font entre les archives de l’ Inguimbertine et vos propres œuvres, la ville de Naples bien sûr mais aussi les corps souffrants et des personnages typiquement napolitains, notamment Masaniello. Pouvez-vous nous parler de ces rapprochements, comment ils se sont faits ?
E.P.-E. - J’ ai connu l’hôtel Dieu Hôpital avant la rénovation formidable de l’ Inguimbertine. J’ ai été ébloui par la restauration, la qualité du lieu. Quand le directeur du musée m’ a proposé de faire une exposition, j’ ai dit oui tout de suite. Le thème était une évidence parce qu’il y avait un fond italien et mon travail de Naples était ce qui correspondait le mieux. De plus, c’ est le travail où il y a le plus de dessins préparatoires, de dialogues avec l’histoire de la peinture. En ce qui concerne Masaniello, il incarne la révolte populaire. C’ est le pêcheur qui est à la tête de la révolte pour refuser l’impôt des Espagnols sur les fruits et les légumes. Et je me suis aperçu qu’ il n’ y n’ avait qu’un portrait de Masaniello en France, c’ est au musée de l’ Inguimbertine. Pour ce portrait, j’ ai voulu reproduire la sculpture, j’ ai pensé que ça allait mettre de la distance. Quand je dessine un personnage, c’est vraiment une fiction que je réalise. Ce n’est pas le personnage mais l’image du personnage qui s’affirme. Une sculpture, c’ était un peu le mettre à distance, le « sanctifier ».
- L’ exposition « Ombres de Naples » reprend plusieurs de vos œuvres exposées dans la ville italienne. Expliquez-nous ce qui vous attire à Naples ?
E.P.-E - C’ est une ville intense. Tout y est exacerbé. On a la même histoire à Nice : les Grecs, les Romains… Mais à Naples, c’ est bien plus intense, plus profond, plus lyrique. Quand on imagine Naples au XVIIe siècle avec la peste, l’ éruption du Vésuve, la domina- tion espagnole. C’ est à cette période qu’ il y a les peintres, les musiciens, la création la plus extraordinaire. Celui qui a écrit ça très bien, c’ est Régis Debray. Il a écrit un livre qui s’appelle Contre Venise, et il dit : à Venise, il y a des touristes dans les églises. À Naples, il y a des gens qui prient.
- Vous dites que vos images viennent des lieux, pouvez-vous expliquer leur émergence, la genèse de vos œuvres ?
E.P.-E - J’ essaie d’ assimiler. Le lieu devient comme ma palette. Voir tout ce qu’il m’ offre, de couleurs, de textures, d’ espaces. J’ essaie de l’ as- similer comme un peintre qui sait bien utiliser toutes les couleurs. Je dis ce qui se voit dans le lieu et ce qui ne se voit pas. Mes dessins viennent de ce que signifie le lieu, de sa force symbolique. Mon dessin naît de cette appréhension du lieu dans sa totalité, son histoire, sa mémoire. C’ est une rencontre entre l’image et le lieu. Au fur et à mesure j’ ai amélioré la technique et j’ ai associé les gens : quand j’ ai travaillé à Soweto, j’ ai dessiné les gens du quartier, j’ ai fait poser les gens, mais j’ ai imprimé avec eux. Il y a eu une plus forte implication, surtout quand j’ ai été accompagné d’ une personne de la même ethnie que celle du quartier où j’ allais, pour faire passer le message lié au sida, c’ était vraiment une implication profonde. Comme à Naples au quartier de Scampia, où je suis allé avec Davide Cerullo qui y a grandi. Il faut avoir les codes.
Il s’ agit d’un art éminemment éphémère. En quoi la disparition fait-elle partie de votre recherche artistique ?
E.P.-E. - Quand je parle de l’œuvre, je parle du lieu. Or je ne peux pas m’ approprier le métro Cha- ronne avec ses souvenirs, ou la chapelle Sansevero. Je ne peux y intervenir que de façon ponctuelle. J’ essaie de faire que mon passage, mon apparition à un moment, ait un sens par rapport à la date, au contexte, mais je ne peux pas en faire définitivement mon œuvre. Beaucoup de gens qui avaient écrit sur mon travail disaient que je faisais des œuvres en situation. En fait, je fais œuvre des situations.Pensez-vous être un précurseur à l’ origine d’un genre pictural, l’ art urbain ?
E.P.-E - Je pense manifestement que je suis le premier à faire ça, à travailler de cette manière. Au fond, si on voulait développer un peu par rapport au milieu de l’art, je dis que le métro Charonne, c’ est une œuvre d’art. C’ est comme un « ready-made ». Je n’ aime pas dire ça parce que c’est tellement à la mode de se réclamer de Duchamp mais il y a un héritage certain.L’histoire, comme la mythologie, est centrale, les motifs souvent mystiques. Êtes-vous un peintre du sacré ou de la compassion ?
E.P.-E. - Dans l’ exposition « Ombres de Naples », il y a une grande présence des mythologies ou des mythes chrétiens, grecs, romains. Comme je ne suis pas croyant, je les aborde avec le même respect. Je pense à une phrase de Régis Debray qui dit « Le religieux prépare les obsèques, le spirituel prépare à la mort. » Disons donc plutôt que mes œuvres ont une dimension spirituelle ou sacrée. Tout en étant athée, je pense que la dimension du sacré est un problème dans notre société. C’ est pour ça que je me réclame tout le temps de Pasolini. Il a une approche très charnelle de la réalité et des gens mais il révèle toujours en même temps la dimension sacrée de l’individu. Il donne à la vie d’un petit voyou une dimension mythique dans Accatone. Mais mon travail, ce n’ est pas que ça. Je me suis confronté à beaucoup de thèmes contemporains : le racisme, l’ avortement, l’ immigration, le sida...La poésie semble compter aussi. Dans votre « panthéon » figurent entre autres Arthur Rimbaud, Jean Genet, Pablo Neruda, Antonin Artaud, Mahmoud Darwich et bien sûr Pier Paolo Pasolini. Quelle importance ont-ils dans votre œuvre ?
E.P.-E - Je pense que ce sont les poètes qui parlent le mieux de leur époque, qui ont une vision la plus serrée, la plus vaste, tout le temps. Ce qu’ il nous reste de chaque période, ce sont les poètes. Et qu’ ils incarnent, du coup, ces périodes. Neruda, c’est le Chili. Mahmoud Darwich incarne la catas- trophe que vit le peuple palestinien. Pasolini sym- bolise les contradictions de l’ Italie du 20e siècle, complètement : dans sa vie, dans son âme, dans sa mort. Ils incarnent une œuvre et un destin.
- Quelles sont vos autres sources d’inspiration, les peintres qui comptent ?
E.P.-E - Il y a bien sûr Le Caravage, la façon dont il inscrit ses personnages, il y a quelque chose de presque intemporel. Il n’ y a pas d’espace fictif. Il est sur le plan du tableau. Il affirme l’humain, là, vraiment. Dans Les actes de miséricorde, qui suggèrent une rue, il n’ y a pas de fond, il n’ y a pas de perspective. Il n’ y a pas chez lui toutes ces combi- naisons de la peinture de la Renaissance. C’ est très contemporain. Mais si je suis artiste, c’ est surtout à cause de Picasso. Voilà, c’ est Picasso. Le dessin c’ est le seul truc où j’ étais un peu bon à l’ école, meilleur que les autres. Et je découvre vraiment Picasso dans un numéro de Paris Match. C’ est en août, j’ ai douze ans. Il y a Colette en cou- verture. Et dedans, il y a un reportage sur Picasso et une starlette. Et Picasso fait un exercice comme il sait faire. Il y a un portrait d’elle, comme Ingres, et puis un truc cubiste, et puis il y a la liberté totale. Pour moi, c’ était une révélation de la liberté du dessin. Au plateau d’Albion, il fallait faire Guernica. Ce n’ est pas tout le monde qui fait Guernica. Pour exprimer ce qui se passait là-haut, cette vio- lence faite au territoire, il fallait quelque chose de cette dimension mais je ne suis pas Picasso. J’ ai trouvé autre chose.
- À l’ Inguimbertine vous êtes aux côtés de Pétrarque, d’autres éminents humanistes et des artistes. Êtes- vous un « humaniste » moderne ? Vous avez dit « Je n’ ai fait que ça pendant 50 ans, interpeller l’ Homme ». Quelle parole souhaitez-vous porter au monde ?
E.P.-E - Je suis humaniste par tous les regards que je pose sur le monde, sur les gens qui m’ en- tourent. Moi, je me sens très proche, vous savez, des peintres, des artistes du Quattrocento qui vivent au sein d’une collectivité et qui, avec leur œuvre, expriment les angoisses de la mort de leurs contem- porains. Là, je ne fais qu’interpeller. Je porte juste une parole de paix et de respect des autres pour prendre tous les autres en considération, d’ où qu’ils viennent.